Uber – la licorne devenue anti-modèle ?

Comme beaucoup de gens, et surtout de parisiens, j’ai vu d’un très bon œil l’arrivée d’Uber dans notre capitale. Enfin nous aurions un bon moyen pour éviter le métro/RER/train en fin de journée ainsi que le Vélib’ en fin de soirée !
J’ai donc créé un compte en 2014 et ni-une ni deux j’ai commencé à utiliser régulièrement ce service.
Aujourd’hui, je le regrette.

0. Mise en garde

Comme de coutume il est bon de préciser : cet article n’est ni une pub pour un service donné, ni une défense du « monopole » des taxis, ni quoi que ce soit de politique.
Il s’agit uniquement de (pistes de) réflexion sur ce qui a fait de cette entreprise une pépite et ce qui me rend aujourd’hui dubitatif.

Et autant prévenir tout de suite : GeekActu n’est pas une revue financière mais il va beaucoup être question de ça, plus que de l’application elle-même.

1. Au commencement…

… une idée simple mais excellente. Vous avez une demande en moyen de transport. Et vous avez une demande en travail, surtout dans une période de crise.

Comme vous avez aussi des technologies devenues extrêmement peu coûteuses pour localiser les gens et les mettre en relation… et bien vous allez juste créer le marché en reliant ces demandes.

Rien de compliqué d’un point de vue technique, pas besoin de moyens sur-humains.

2. Là où le bât blesse

D’un point de vue social et juridique, ça se corse… Car vous vous attaquez à un marché qui, dans beaucoup d’endroits, est régulé voire monopolistique.

Si on prend l’exemple de la France, et que l’on excepte les transports opérés par le service public (RATP par exemple) ou les délégations de service public (Transdev), pour conduire des gens il vous faut payer une licence… et au prix fort !

Donc une fois que votre appli est sortie et propose à vos clients de réserver sur smartphone plutôt que en hélant un taxi ou en réservant par téléphone, vous allez devoir vous défendre contre moult attaques des acteurs de ce marché qui se sentent lésés.

3. Mais un style est quand même défini

Et très vite, notre licorne va devenir le héraut du monde économique moderne : une technologie simple, un marché qui existe vraiment et dont la croissance est potentiellement sans limite.

On est dans la véritable exploitation du potentiel numérique, bien au-delà du tableau excel et de la page web. C’est rodé, efficace et flexible, et ça comble un vide. N’importe qui peut être passager mais n’importe qui peut être chauffeur aussi (avec le permis de préférence).

Très vite d’ailleurs ça va au-delà du numérique puisqu’on y voit aussi une révolution des modes de travail. Un chauffeur est assez libre de comment et quand il conduit, ce qui peut être à la fois un travail « réel » et un complément de revenu. Le terme « uberisation » du travail est né…

4. Un style « Uber », ça ne fait pas tout

N’en déplaise aux plus anti-capitalistes, une entreprise a un but avant tout : faire du profit. Elle doit donc, dans un certain contexte légal et social, être capable d’apporter une plus-value à l’économie et, à travers cette plus-value, rémunérer ceux qui ont pris des risques, c’est à dire ceux qui ont investi de l’argent dans l’entreprise. À cette fin, elle peut typiquement leur verser un dividende périodiquement.
Cette démarche n’est pas critiquable en soit : il est normal, quand on dépense son argent pour aider une affaire à se monter, d’être rémunéré à due concurrence en cas de succès… sachant que, en cas échec, tout aura été perdu.

Évidemment, une entreprise qui se lance aura du mal à faire du profit, déjà parce qu’elle a des investissements à faire pour se lancer (développer la plateforme, faire de la publicité, engager BEAUCOUP de juristes). Mais aussi parce que son modèle économique ne peut être parfaitement calé dès le début.

Donc pour se lancer il faut de l’argent, et c’est pour ça qu’on lève des fonds auprès d’investisseurs. Et c’est peu dire qu’Uber en a levé : environ 16 milliards de dollars américains au total, répartis à moitié entre equity et dette. Autrement dit en caricaturant, 8 milliards d’euros attendent de recevoir du dividende et 8 autres attendent d’être remboursés.

5. Aim for the moon ?

Car oui, Uber a vu grand assez vite. Certains auraient commencé sur une ou deux villes mais alors que l’entreprise a été créée en 2009, elle est déjà présente dans presque 400 villes dans le monde. Là encore on peut y voir du courage et de l’ambition… ou une fuite en avant face à un modèle peut-être pas si génial.

Car il y a une deuxième chose à savoir sur Uber : elle n’a toujours pas fait son entrée en bourse. C’est d’ailleurs l’entreprise non cotée la plus chère du monde, puisqu’elle est estimée à une valeur totale de 68 milliards de dollars.

Que vient faire ce deuxième sujet ici ? C’est très simple : une entreprise cotée en bourse a accès à une source rapide et efficace de financement. En contrepartie, elle doit la totale transparence au public : elle publie donc des comptes réguliers et audités, c’est à dire vérifiés en long en large et en travers. Ça n’empêche pas la totalité des trucages mais ça les rend beaucoup plus complexes.

6. But don’t crash on the sun

De quel trucage pourrait-on parler ?

Très simple : et si l’entreprise n’avait, au fond, aucune chance d’être jamais rentable ? Et si celle-ci avait visé trop grand ? Et si elle s’était rendu compte qu’au lieu de faire des économies d’échelle, elle se retrouvait avec une complexité colossale à gérer ?

Ce n’est peut-être pas insurmontable mais les chiffres qui fuitent régulièrement sont édifiants. Alors que la croissance de l’entreprise est à deux chiffres, elle a généré, sur le premier semestre 2016 1,27 milliards de dollars d’EBITDA négatif. Sans rentrer dans les détails, cet indicateur est un bon moyen de mesurer la rentabilité intrinsèque d’une entreprise.

7. Et à l’avenir ?

Là encore, il est normal de commencer dans cette situation mais à quel prix celle-ci pourra-t-elle se redresser ?

Et bien c’est très simple, vous n’avez que deux leviers : augmenter les prix ou baisser les charges.

Les charges ? C’est essentiellement la rémunération de vos chauffeurs. Vous pouvez bien sûr la baisser mais en plus de la mauvaise image que vous risquez de vous donner, vous pouvez avoir des minimums légaux ou tout simplement des concurrents qui leurs proposent mieux. Sur le reste, c’est probablement déjà amorti en ce qui concerne les coûts de développement des applications et les serveurs. Les coûts juridiques et marketing ne sont pas vraiment une variable d’ajustement.

Les prix ? Là encore, vous pouvez très bien les augmenter, mais quand vous vous êtes fait une place grâce à des prix agressif, votre clientèle a toute les chances de vous fuir… À moins que vous n’espériez tuer la concurrence pour être le futur monopole mais là, attention à la réaction des autorités, ce que vous faites est interdit.

Et ce n’est pas non plus comme s’il n’y avait aucune contestation en termes de modèle sociale, d’ « ubérisation » du travail. Là encore, les deux côtés ont probablement tous les deux tort mais c’est un problème que devra régler l’entreprise.

8. Conclusion

Il ne s’agit pas de dire qu’Uber va mourir forcément. Encore moins de dire que c’est une mauvaise entreprise sans intérêt.
Si elle ne l’a pas inventé, elle est un grand représentant de ce que risque de devenir notre économie et de la fameuse économie quaternaire.

Et celle-ci doit encore plus nous interroger sur notre vision du numérique, que l’on a tendance soit à encenser complètement soit à craindre sans raison… un peu comme pour Uber d’ailleurs.

On ne doit pas donner à ce type d’entreprises un blanc-seing complet au prétexte qu’elle innove. Mais on ne doit pas non plus lui fermer la porte car elle remet en cause nos modèles trop anciens.

 

Source pour de nombreux chiffres : Bloomberg

Emmanuel

Fondateur de GeekActu
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